le concept  Diffusée sur TF1 du 02 septembre 1987 au 30 août 1997, le Club Dorothée était une émission jeunesse et familiale. Composée de séquences en plateau encadrant des dessins animés et des séries, elle était présentée par 5 animateurs qui proposaient sketches, jeux et chansons. La particularité du Club Dorothée, c'est qu'il porte le nom de son animatrice en chef, la star des enfants de cette époque : Dorothée. Chanteuse, comédienne et donc animatrice, elle a officié pour "les copains" à la télévision pendant plus de 20 ans, avec de nombreuses heures de programmes par semaine. Notamment le mercredi dont l'après-midi était le prime-time des programmes jeunesse, avec une grande émission en direct. L'émission développe aussi beaucoup l'intéractivité, demandant aux jeunes de choisir leurs programmes et chansons préférés, par le biais du courrier ou du minitel... Retour sur une épopée télévisuelle.

 

historique Dire que le Club Dorothée est né dans la douleur est presque un euphémisme. En plus d'un transfert de chaîne qui fît grand bruit, ce mercredi 2 septembre 1987, les soucis techniques n'ont pas épargné les animateurs de la nouvelle émission destinée à la jeunesse, sur la fraîchement privatisée TF1. Que cela soit le matin dans Dorothée Matin ou l'aprés-midi dans le Club Dorothée, les problèmes de son, de magnétos, un décor non-terminé et même parfois le trac de Dorothée et de ses complices ont fait démarrer l'émission sur les chapeaux de roues. Pourtant cette équipe n'est pas nouvelle en télévision, et les jeunes téléspectateurs la connaissent bien...

 

Le départ de récré A2

Quelques mois plus tôt, ils officiaient encore sur le service public, sur Antenne 2, dans l'émission jeunesse Récré A2 et cela depuis 10 ans, avec un succès incontestable. Téléspectateurs et critiques plébiscitent l'émission, éducative et divertissante, produite par Jacqueline Joubert. Mais en cette fin de saison, Francis Bouygues, Patrick Le Lay et Etienne Mougeotte, nouveaux patrons de TF1 récemment privatisée doivent créer une nouvelle offre de programmes en partant de rien, alors que la plupart des animateurs stars ont quitté la chaîne pour La Cinq. Au hasard d'une rencontre avec Jean-Luc Azoulay et Claude Berda, l'idée germe de faire appel à Dorothée pour animer les cases jeunesse de leur chaîne. Et lui offrent d'emblée un pont d'or : le poste de conseillère aux programmes jeunesse ainsi que des centaines d'heures de programmes par an (600 pour commencer), toutes les cases destinées aux enfants lui revenant. Devant une telle proposition, difficile de dire non. Les négociations commencent donc entre TF1, Dorothée, et AB Productions ses partenaires musicaux depuis toujours et avec qui elle veut et va travailler pour la production éxécutive du programme. Jacqueline Joubert la "seconde maman" de Dorothée, celle de télévision, à qui AB a fait la proposition de les accompagner dans l'aventure, doit également être de la partie et produire les programmes. Mais un article dans le Parisien le 25 mai annonçant l'arrivée de Dorothée sur TF1 dans l'équipe de Dominique Cantien ne mentionne pas Jacqueline Joubert... A la dernière minute, par véxation ou par doute, celle-ci renonce finalement à quitter le service public pour rejoindre la télévision privée. De fait, elle prend position contre son animatrice et son départ vers TF1. Pire, elle décide de l'évincer de l'antenne le plus rapidement possible. Dorothée tourne sa dernière émission de Récré A2 mais ne le sait pas, elle est d'ailleurs filmée le moins possible sur ordre de Mme Joubert (1). Dorothée est licenciée d'Antenne 2 le 02 juin, par télégramme et est remplacée par Marie Dauphin et Charlotte Kady dès le 03 juin... Dorothée n'aura pas eu le temps de dire "au revoir" à ses copains de Récré A2.

 

L'arrivée sur TF1

Le transfert est donc officialisé et Dorothée signe son contrat début juillet 1987. Producteurs musicaux de la chanteuse jusque-là, Jean-Luc Azoulay et Claude Berda se lancent dans la production télévisuelle avec un défi de taille, produire 7 heures d'émissions par semaine. Leur seul bagage télévisuel est la collection de clips Le Jardins des Chansons pour A2 et quelques captations des spectacles de la chanteuse. Pour réussir, ils débauchent la majeure partie des équipes artistiques de Récré A2 hormis Cabu, Alain Chaufour et quelques autres, qui refusent de céder aux sirènes de la télévision privée. En revanche, le réalisateur Robert Réa les suit dans cette aventure ainsi que les animateurs de choc de Récré A2 : Ariane Carletti et François Corbier en tête. Jacky, parti sur la Une un an auparavant pour présenter Vitamines, rejoint son amie Dorothée et enfin Patrick Simpson-Jones sera le cinquième animateur. Il a lui-même présenté Récré A2 avec Dorothée au début des années 80, tous les deux se connaissent donc très bien. Pour se mettre en jambe, fin août début septembre 87, ils tournent même un mini-feuilleton dont ils sont les protagonistes : Un Ami qui sera diffusé dans le Club Dorothée les semaines suivantes. Il est réalisé dans le bâtiment 233 des Studios de France, à la Plaine St-Denis, dans ce qui sera le studio et les locaux d' AB Productions et du Club Dorothée durant les premiers mois.

 

87-88 : Les débuts

La principale angoisse de cette rentrée 87 est de savoir si les enfants suivront leur copine sur la première chaîne dans un contexte concurrentiel fort, Récré A2 et Youpi ( sur La 5) étant les principaux rivaux. Les émissions jeunesse de cette première saison sont toutes labellisées Dorothée. En effet, elles se nomment Dorothée Matin, Dorothée Samedi, Dorothée Dimanche et Club Dorothée pour l' après-midi. En plus du direct le mercredi matin et après-midi, les jeunes téléspectateurs ont en effet aussi rendez-vous le dimanche, et les après-midis entre 16h45 et 17h dès le lundi 7 septembre.

 

Les premières émissions sont comparables, dans l'ambiance, à ce que faisait Récré A2. Il y a un dessinateur, Gébédé, une rubrique sur le sport, sur les enfants malades en difficulté, mais aussi évidemment des chansons.  Et puis il y a les dessins animés,  même s'il faut dire que les débuts sont assez compliqués, comme Jean-Luc Azoulay l'explique "Quand on est arrive sur TF1, tous les stocks de dessins animés internationaux avaient été achetés par Berlusconi pour la 5, au niveau européen. On avait rien. On avait les vieux stocks de dessins animés de TF1" (2).

Pour pouvoir alimenter les cases de Dorothée, AB va donc commencer à se constituer un catalogue de programmes et par là même, devenir distributeur de ces programmes. Du coup, Candy et Goldorak, symboles de Récré A2 font leur entrée sur TF1, rachetés par AB en intégralité. Faute de nouveautés autant miser sur des valeurs sûres. Il y a tout de même du neuf, et de taille : Bioman ! Le premier des sentaï proposé en France remporte un immédiat et vif succès.

Enfin une grande inconnue pour Dorothée et sa bande fait son apparition : la publicité, et il faut dire qu'elle ne va pas se faire prier vu le succès populaire de l'émission. Elle est d'ailleurs annoncée comme le moment le plus attendu de l'émission par Jacky dans la première !

Durant quelques semaines, l'émission cherche ses marques mais rien n'entrave sa montée en puissance. L'émission a l'attrait du neuf. Chacun de ses animateurs est supposé avoir un domaine de prédilection voire un personnage : Ariane est au courrier, Patrick aux infos et aux gadgets, Corbier est le poète et Jacky s'occupe des variétés. Il fait d'ailleurs naître le Jacky Show quelques semaines après le Club Dorothée. Après Un Ami, une autre création sort aussi de l'imagination débordante de Jean-Luc Azoulay : Pas de Pitié pour les Croissants. Chaque dimanche matin, une histoire délirante, des interludes loufoques, un invité, des chansons et... des croissants, voilà la recette de l'ancêtre de la sitcom made in AB, qui se poursuivra durant quelques 139 épisodes.

 

Pendant les vacances de la Toussaint 87, Dorothée officie également tous les matins. Fin novembre, elle est finalement nommée Directrice de l'Unité Jeunesse de TF1. Elle porte désormais une double-casquette, celle de cliente et de prestataire. Elle n'est certes pas salariée d'AB Télévision, mais lui commande des émissions dont elle est l'animatrice et la productrice. A TF1, elle sera assistée de Guy Paquette notamment, qui se charge de la coordination avec la chaîne.

Les programmes qu'elle et AB proposent remportent le suffrage du public, le Club Dorothée fait le double d'audience de Récré A2 et celle-ci ne cesse de croître. Les mesures d'audience existent depuis peu à l'époque mais démontrent que le pari est réussi, les jeunes téléspectateurs regardent désormais TF1 (Téléstar du 14/12/87 annonce, sans plus de précisions, 13 points d'audience pour les émissions de Dorothée contre 6 pour A2).

Pour assurer ces heures de programmes exponentielles, Dorothée et AB partent à l'étranger et notamment au Japon où, pour garnir leur catalogue, Claude Berda "achète tout ce qui bouge". Ils mettent à l'antenne dès le printemps 88, des animés japonais qui participent à l'envol de l'émission : Dragon Ball en mars et Les Chevaliers du Zodiaque en avril. Si le succès est encore mitigé pour le premier, c'est un carton pour Seiyar et ses compagnons.

 

Le 10 mai 88, Dorothée Matin s'installe aussi tous les matins à 7h20 pour 1h de programme en plus. La première saison se termine donc au mieux avec finalement plus de mille heures de programmes produites pour TF1, soit près du double de ce qui était prévu. L'équipe connaît "l'appétit d'antenne" comme le dira Jean-Luc Azoulay, ils étaient "en flux tendu, il fallait alimenter l’antenne, sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt" (2). Été 88, alors que les émissions vont toutes être regroupées sous le nom Club Dorothée, Dorothée et AB s'envolent pour le Japon et les USA avec pour objectif de revenir à nouveau avec les mains pleines de nouveaux dessins animés (et de tourner dans quelques séries nippones : Giraya, Liveman et Mask Rider). AB achète le tout par package et c'est ainsi que Lamu, Dr. Slump, Georgie ou encore Juliette Je t'aime et le fameux Ken Le Survivant débarquent sur TF1 à la rentrée 88.

Une rentrée durant laquelle la société de production, forte d'un contrat de 3 ans minimun avec TF1, inaugure les nouveaux studios dits de 'La Montjoie" qu'elle a fait construire durant le printemps et l'été 88. Plus de 1500 mètres carrés seront dédiés aux programmes qui occupent déjà 22h par semaine sur la chaîne. Le succès ne fait que se confirmer. A l'antenne, les émissions ont le charme de l'artisanat, où l'animation et l'improvisation se mélangent. Dans ces décors de salon et de cuisine, l'équipe se veut naturellement proche du public, et ne s'exprime pas de façon lénifiante. Les vannes fusent, les jeux sont l'occasion de moqueries et la complicité évidente des animateurs donnent au programme une vraie valeur ajoutée qui contribue à son succès.

88-91 : Le succès, et ses revers

Mais le succès et l'exposition attirent aussi des ennuis, et ce dès 1988. Quelques semaines après l'arrivée en masse des animés japonais, les premières voix s'élèvent contre la violence supposée de ces derniers. Catherine Tasca, membre de la CNCL (ancêtre du CSA et de l'ARCOM) en tête, emboîtée par certains médias (Télérama, Libération, L'Humanité). Un débat qui ne fait que commencer. Il s'agit aussi par le biais du Club Dorothée de taper sur TF1, devenue l'ennemie numéro 1. Dorothée devient malgré elle un des symboles de la télé commerciale. Pour Télérama, "faire du Foucault ou du Sabatier pour les enfants n'est pas une solution" (7).

 

Il faut dire que l'équipe d'AB Productions a ses torts, les programmes achetés et diffusés sont pour certains destinés à un public de jeunes adultes au Japon : Ken le Survivant ou Cherry Miel par exemple... et sont diffusés indifféremment dans des cases regardées par des jeunes enfants. La violence de Ken le Survivant provoque l'ire des parents qui demandent à faire retirer le dessin animé. Du coup, ce sont les enfants qui se plaignent et demandent le retour de Ken. TF1 et AB décident donc de programmer l'animé mais en censurant toutes les scènes ou images jugées difficiles. Selon Pierre Faviez (2), on retrouvera un épisode de Ken le Survivant avec 99 coupes "psy". Une politique qui deviendra vite automatique pour tous les animés, à tel point que même les adaptations des dialogues de certaines séries seront largement édulcorées (dans Nicky Larson par exemple) et que certaines séries seront censurées avant même leur doublage en français (Sailor Moon, Dragon Ball Z), au risque de dénaturer quelque peu les oeuvres.

Par ailleurs, on reproche également au Club Dorothée de ne pas suffisamment éduquer les enfants, voire même de les abêtir. Ils récusent cette vision injuste d'adultes sur des programmes enfantins. Les 5 animateurs sont là pour faire les clowns et divertir les enfants. Ils répondent qu'ils n'ont jamais eu pour ambition de remplacer professeurs ou parents, Dorothée le répétera à longueur d'interviews. Une tâche que Corbier ne reniera pas non plus, loin de là, pour lui "malgré ce que peuvent dire certains, c’est bien de faire le clown. Faire rire un enfant, c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau"(1). Et l'équipe s'y emploie, tournant plus de 13 heures par jours parfois, entre tartes à la crème, seaux d'eau ou autres sketches absurdes pour Pas de Pitié pour les Croissants !

 

 

En 1989, une nouvelle salve sur la violence à la télévision est lancée par Ségolène Royal dans Télé 7 Jours en janvier à laquelle Dorothée finit par répondre en mars... Est mis en cause également le côté commercial du Club, auto-promotion des disques, des stars de TF1, et publicité étant omniprésents. Le placement de produits, comme on l'appelle aujourd'hui, était certes fréquent. Des Musclés, nommés ainsi pour promouvoir la marque Fruité (voir photo ci-dessous), dont le slogan était "C'est plus musclé !" et que Dorothée devait dire le plus souvent possible à l'antenne, à Papi Brossard dont le goûter était célébré tous les mercredi après-midi, sans oublier JouéClub qui offrait tous les cadeaux des jeux de l'ABC ou du Tu Chantes, Tu Gagnes... L'avantage de ces pratiques étant qu'effectivement, il y avait beaucoup de cadeaux offerts par les sponsors à faire gagner aux enfants en contre-partie de cette publicité incroyable. La CNCL gronde et tape du poing sur la table. Tout d'abord une nouvelle loi est votée pour imposer des quotas de diffusion d'oeuvres françaises et européennes (60%) à la télévision. Elle exige aussi des chaînes qu'elle produisent des programmes français pour les enfants et commence à réglementer le parrainage des émissions de télévision.

 

TF1 décide donc de mettre un peu d'eau dans son vin et d'en prendre son parti, la chaîne va investir 16 millions dans la création, prendre en compte les nouveaux quotas et pour donner le change, réduit les plages horaires du Club Dorothée. La case du tôt-matin disparaît à la rentrée 89 et est remplacée par Avant l'école non produit par AB. Les dessins animés sont français ou européens issus du catalogue de la chaîne (Pif et Hercule, Rahan, ...). Dans le même temps, naît la première émission dérivée du Club Dorothée : le Club Mini, le week-end pour les tout-petits.

 

Répondant à cette nouvelle réglementation, et donc nouvelle demande du marché, AB lance donc divers projets de production française du côté des animés et va chercher pour cela Jean Chalopin, figure emblématique à l'origine dans les années 80 d'Ulysse 31 et Les Mystérieuses Cités d'or, pour monter ABCD une société de co-production. Dans les premiers projets, une série nommée Sophie et Virginie, nous y reviendrons... En parallèle, sur les animés achetés à l'étranger, on y va toujours de ses ciseaux pour censurer toutes les scènes susceptibles d'être considérées comme choquantes. Le débat entre adultes est par ailleurs biaisé, comme le disent Jacky et Ariane, "l'émission est critiquée par des journalistes qui ne la regardent pas, et qui ont entendu dire que..." (1). D'autant que les dessins incriminés ne représentent qu'une très petite partie de tous ceux diffusés dans l'émission.  En face de cela, Le Collège Fou Fou Fou, Les Popples, Georgie, Les Attaquantes, sont difficilement taxables de violence.

 

Pourtant, en octobre 89, Ségolène Royal relance à nouveau la polémique en publiant "Le ras le bol des bébés-zappeurs", où elle fustige la "violence" de Bioman (sic) ou "les dessins animés japonais bas de gamme" qui ne sont que "coups, meurtres, têtes arrachées, corps électrocutés, masques répugnants, bêtes horribles, démons rugissants. (...) La peur, la violence, le bruit. Avec une animation minimale. Des scénarios réduits à leur plus simple expression." (3) Dorothée, en prend aussi pour son grade : "Celle-ci, au nom même de ses intérêts bien compris, ne devrait-elle pas rendre de comptes aux millions d'enfants dont elle exploite la confiance?" L'attaque est sévère.

Il faut noter que les critiques sont elles mêmes quelque peu contradictoires. Ségolène Royal dénonce le fait que les dessins animés n'apportent pas plus de "douceur" et de "poésie" aux enfants, elle regrette "la télévision d' « avant » aux règles simples. Il y avait les gentils et les méchants. Et, en général, le gentil, le héros, tuait moins que les autres. Il gagnait aussi parce qu'il était le plus malin." (3). De son côté Télérama, reproche justement au "japoniaiseries" d'être manichéenes et d'y "rencontrer toujours les bons au grands coeurs, injustement victimes d'affreux méchants qui finissent pas recevoir une bonne leçon." (4)

TF1 de son côté cherche aussi à diversifier son offre jeunesse, et rafle à FR3 le contrat avec Disney. L'arrivée sur TF1 n'est pas anodine pour le groupe américain, Disney compte ouvrir EuroDisneyland au printemps 92 et cherche une puissante vitrine médiatique et promotionnelle. Et cela commence donc dés janvier 1989. Pendant un an, c'est dans le Club Dorothée du samedi et du dimanche que Spécial Disney s'intalle, animé par Ariane et Dorothée, une séquence où sont proposés des séries et dessins animés issu du célèbre studio. Mais cela n'est qu'une première pierre. En février 89, le mythique Disney Parade présenté par Jean-Pierre Foucaut est lancé également. L'émission Disney Club présentée par les 3 animateurs, Julie, Nicolas et Philippe débarquera finalement en janvier 1990 et aura même sa version estivale Disney Club Été dès juillet 90. Ces émission feront la part belle à la promotion du parc, au même titre que le Club Dorothée fait celle de ses disques et produits dérivés. Les deux formats Disney Parade et Disney Club, alors même qu'ils sont des programmes jeunesse, sont confiés au sein de TF1 à Dominique Cantien, en charge à l'époque des émissions de divertissements de la chaîne. A cette période, cette dernière lorgne sur la direction de la puissante unité jeunesse de Dorothée, mais la patronne résiste, quitte à mettre, et contre toute attente, sa présence à l'antenne dans la balance : "si c'est ainsi, trouvez-vous une animatrice pour l'émission de cette après-midi !" lancera-t-elle à la direction de la chaîne, qui ne prendra jamais ce risque évidemment.

Au printemps 1989, c'est le premier épisode de Salut Les Musclés qui est tourné, considéré comme la toute première sitcom d'AB Productions hormis Marotte et Charlie. Forte de leur succès populaire, cette nouveauté imaginée par Jean-Luc Azoulay met en scène les 5 musiciens de Dorothée dans des situations comiques de leur quotidien ensemble. Enregistré entièrement en studio, avec des comédiens amateurs et des rires enregistrés, le programme est un pari, mais qui permet de produire et diffuser "français" dans les cases jeunesse, et donc de remplir les désormais inévitables quotas. La chaîne ne mise pas grand chose sur ce nouveau format et sera surprise par son immense succès à partir de décembre 89. C'est la première pierre d'un édifice qui permettra l'expension à grande vitesse d'AB Productions quelques années plus tard.

1989 est aussi l'année d'un lancement important, le Club Dorothée Magazine (qui deviendra rapidement le Dorothée Magazine) paraît pour la première fois le 26 septembre, il sera tiré a plus 150 000 exemplaires chaque semaine ! Il offre des bandes dessinées des séries diffusées dans l'émission, des articles, des jeux et des posters et tisse toujours un peu plus le lien entre le programme et ses jeunes téléspectateurs.

Autre succès qui ne se dément pas, la carrière de Dorothée dans la chanson prend un tournant en janvier 90 lorsqu'elle se produit pour la première fois sur la scène de Bercy à Paris. La chanteuse fait trembler la salle lors de 12 représentations à guichet fermé devant quelques 170 000 spectateurs. S'en suit une tournée dans une trentaine de villes. Jean-Luc Azoulay veut faire évoluer la perception musicale de la chanteuse pour enfants en chanteuse variété familiale avec son album Tremblement de terre, resté iconique, et le moins que l'on puisse c'est que cela fonctionne.

Après la tournée, pour Dorothée et son équipe, l'été 90 sera celui des premières vacances au bout du monde, en Guadeloupe. Sahara, le dromadaire extra-terrestre leur confie leur première mission : sauver le monde ! Ils s'y emploieront très souvent lors des 7 prochaines années. Le succès de TF1 depuis sa privatisation entraîne une consensualisation qui joue des tours à Corbier, la chaîne veut plus de sa barbe touffue, il devra donc s'en séparer, à croire que son titre Sans ma barbe, sorti en 1988 était prémonitoire.

 

 

La rentrée de septembre 1990 marque un virage pour l'émission. Dans la lignée du show de Bercy, le Club Dorothée devient un véritable spectacle, et prends la majorité des codes des émissions de divertissement, notamment le mercredi après-midi. Un nouveau décor grandiose aux lumières dignes d'un concert, sur un plateau de 1000 mètres carrés, et une mise en scène qui starifie Dorothée : l'émission entre dans une nouvelle dimension et se veut toujours plus familiale. Pour les autres jours de la semaine, adieu les décors du quotidien. Un nouveau plateau moderne, aux touches futuristes avec des écrans "connectés au monde entier" sera le nouvel écrin. L'interactivité devient aussi la colonne vertébrale des séquences en plateaux via les jeux et le minitel.

 

Des décisions sont aussi prises afin de calmer le jeu des polémiques, Ken le Survivant est supprimé à la rentrée 90, au bout de 84 épisodes (sur plus d'une centaine en tout). Mais le CSA veille et n'hésite pas à sanctionner. Nouveau sujet de discorde quelques semaines plus tard, pour avoir diffusé "des scènes de violence et de sadisme dans des émissions pour enfants" les 5 décembre 1990 et 3 janvier 1991, en l'occurrence dans Dragon Ball Z et SuperBoy (5), le CSA ordonne de TF1 des excuses via un communiqué à l'antenne juste avant le 20 heures le 28 mai 91. La presse tombe à bras raccourcis sur la chaîne et l'émission. Rien de cela n'arrange les affaires d'AB. Ceux-ci annoncent la constitution d'un pool de psychanalystes, sous la direction de Catherine Grandcoing (4) qui visionneront tous les épisodes de tous les programmes qui seront diffusés dans l'émission. Ils devront désromais être irréprochables. La même année, La Cinq recrute un des animateurs du Club Dorothée, Patrick Simpson-Jones part pour une nouvelle aventure : animer un jeu sur la chaîne concurrente. Dorothée, Ariane, Jacky et Corbier poursuivent l'animation à 4.

A Noël 90, Sophie et Virginie, premier dessin animé co-produit par AB, arrive enfin sur le petit écran. Il sera suivi un an plus tard des Jumeaux du Bout du Monde, mais aussi dès septembre 91 du Club Sciences et de Terre Attention Danger, émissions éducatives sur les sciences et le technologie pour l'une et sur les animaux et l'écologie pour l'autre. Dorothée prend le pari d'interesser les téléspectateurs à des sujets sérieux sans se prendre au sérieux.

 

Autre changement amorcé, la place des animés japonais est un peu réduite, ce sont les sitcoms américaines qui débarquent en masse dans les grilles du Club Dorothée notamment l'après-midi pour un positionnement plus familial de l'émission, l'objectif est de rassembler parents et enfants devant l'émission. Vu le succès de Salut Les Musclés (ou de Sauvés par le Gong dans Giga), le genre sitcom a de beaux jours devant lui. Arnold et Willy, Punky Brewster, Ricky ou la Belle Vie vont rythmer les après-midi du Club Dorothée des saisons durant...

De son côté, pour réondres aux détracteurs, Jean-Luc Azoulay (alias Jean-François Porry) use de diverses techniques : parodies, chansons, et sketches. Ariane dans Pas de Pitié Pour les Croissants découvrira un livre avec écrit en gros sur la couverture Ségolène Royal dans une poubelle, elle l'y laissera... Mais aussi la vache amie de Sahara, le dromadaire, aura la joie de se prénommer Ségolène... Jacky et Patrick étaient déjà Marotte et Charlie, parodie de Marie et Charlotte qui animaient Récré A2 en 87-88. Les Musclés recommandent le "fouet pour Eric et Noëlla", les nouveaux animateurs d'en face. Le producteur écrit aussi pour Dorothée des chansons-réponses (La Maison du Bonheur...). Rien n'est laissé au hasard.

Côté audiences, la pression est forte, une clause de résultats est inscrite dans le contrat avec TF1. "Il fallait que ça marche, et si ça marchait pas on se posait sur les problèmes et on rectifiait pour que ça marche. Des qu’on descendait sous les 39% de parts de marché, on avait réunion d’urgence à TF1 et puis il fallait qu’on trouve pourquoi. Régulièrement, tous les 2-3 mois. Et on arrivait à remonter." confie Jean-Luc Azoulay sur cette époque (2).

La concurrence est en effet assez rude sur la période 89-91. Après l'arrêt de Récré A2 en juin 88, qui n'a survécu qu'une saison après le départ de Dorothée, la chaîne installe un an après, Eric Galliano à la rentrée 89 avec Eric et Compagnie, qui deviendra en février 90 Eric et Noëlla puis enfin Eric et Toi et Moi en mai 90. Le jeune présentateur est accompagné de programmes forts récemment achetés par la chaîne : Jeanne et Serge, Les Tortues Ninja, Alf ou encore les Les Merveilleuses Cités D'or. Et il donne du fil a retordre au Club Dorothée de TF1, le mercredi matin, oscillant autour de 23% de pdm sur l'ensemble du public et sur 25% le public jeune des 6-14 ans. Le Club Do' est toute de même très large leader et devance Antenne 2 d'une vingtaine de points à 45% de pdm (et 35 points de plus sur les 6-14 ans avec 60%).

Les émissions d'Eric prennent fin en juin 91 quand celui-ci s'en va malgré des beaux scores au compteur. La relève, Cékanon, Hanna Barbera et Pince Moi, Je Rêve ne dépassera jamais ce niveau. Dorothée se stabilise à 45% (soit 1,2 millions de téléspectateurs en moyenne). En parallèle sur La Cinq, Youpi ! grignote aussi des parts de marchés. Même si la chaîne n'est pas reçue comme une grande chaîne nationale, ses cases jeunesse font tout de même partie de ses meilleures scores, environ 15% d'audience sur l'ensemble du public mais sur les enfants de 6 à 14 ans Youpi ! peut monter jusqu'à 25%. En revanche le mercredi après-midi, aucune émission ne fait le poids face au show du Club Dorothée, et elles se font largement battre par TF1 (18% pour Antenne 2 contre 45 à 50% pour Dorothée).

Côté après-midis après l'école, Giga sur la 2 devient un concurrent sérieux quand il propose des séries populaires : Les Années Collège, Sauvés par le Gong ou la Fête à la Maison permettent à l'émission de frôler les 30%, sinon elle retombe aux alentours de 16%.

 

Toujours en quête de renouvellement, et de fidélisation, la production a encore une idée qui fera mouche. Au printemps 91, elle crée un véritable Club Dorothée, dont les téléspectateurs peuvent devenir membre. Totalement gratuit, en envoyant simplement une enveloppe timbrée, le nouveau membre reçoit sa carte, et bénéficie de nombreux avantages, dont des cadeaux "plus" lors des jeux, la possibilité d'assister à l'émission en priorité, et d'aller voir Dorothée et les stars AB en coulisses après les concerts. Et surtout, à la fin de chaque émission, les membres dont c'est l'anniversaire se voient souhaiter leur anniversaire par toute l'équipe et peuvent regarder leur noms défiler à l'antenne. Corbier l'explique très bien : "au début, y’avait un milliers d’enfant qui ont écrit “Aaah on veut la carte !” Et puis la semaine d’après ils étaient 5000, puis 10 000, puis 50 000, je ne sais pas combien de cartes on été faites, mais c’était colossal ! On a même embauché des gens pour s’occuper de ces cartes !" (2). Au final, le Club comptera 700 000 membres au terme de l'émission, gagnant près de 100 000 membres chaque année.

Pendant ce temps, Dorothée, la chanteuse, cartonne. Avec son passage sur TF1, elle est devenue une véritable star de la télévision et de la chanson, et ses concerts, de Bercy à la Chine rassemblent plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Le Club la suit pour chaque tournée, en assurant ainsi la promotion à grande echelle.

 

 

91-96 : L'âge d'or, l'expansion et le prix de l'ambition

TF1 renouvelle sa confiance dans le programme, le Club Dorothée avant l'école revient en quotidienne dès octobre 91. Les quelques concessions, l'usure de la polémique et le fait que les audiences soient au beau-fixe (entre 40 et 45% de part de marché sur l'ensemble du public et jusqu'a 70% sur les jeunes) permettent même à l'émission de reconquérir des heures de programmes. De septembre 91 à début 95, l'émission vit son âge d'or. Elle a opéré un virage éditorial payant, les programmes sont désormais "familiaux" : les enfants, les adolescents et les parents peuvent regarder ensemble TF1, avec les sitcoms (français ou américains) mais peuvent aussi participer au Club Dorothée qui devient l'émission "de toute la famille". L'arrivée de la sitcom Premiers Baisers, seconde production AB, en décembre 91 est un véritable raz-de-marée. Elle devient le piler du Club Plus qui s'adresse aux adolescents avec au menu stars de la chanson et sitcoms enfin d'après-midi le mercredi. Beaucoup d'heures d'antennes donc, une présence tous les jours, des voyages toujours aussi nombreux... 

Les dessins animés ne sont plus tellement sujets à polémique, si ce n'est Dragon Ball Z qui reste la bête noire de Télérama, le décrivant comme "faisant peur aux parents"... (5). AB et TF1 veulent désormais la jouer profil bas, mais sans sacrifier les programmes qui font le succès de l'émission. La fermeture de la première 5 de Berlusconi en 91 a déjà permis à AB d'en récuperer le catalogue doté de nombreux hits (Olive et Tom, Jeanne et Serge, Lucille Amour et Rock'N'Roll) et de les diffuser au Club. La fermeture définitve de la chaîne en avril 92 permet en plus à Dorothée de récuperer tout le public aficionado des animés japonais.  

Toujours côté critiques, Antoine de Caunes (fils de Jacqueline Joubert), en remet régulièrement une couche dans Nulle Part Ailleurs sur Canal +, tout comme les Guignols de l'Info, répandant l'idée que Dorothée n'aime pas les enfants, et ne travaille que pour l'argent... Les Musclés se chargent d'Antoine De Caunes dans leur titre Antoine Daicône, écrit par Jean-François Porry. La presse ne s'en lasse pas et en fait ses choux gras, tout comme elle n'a de cesse pas de questionner l'idole des jeunes qu'est Dorothée, qui reste mystérieuse et se prête peu au jeu de la télévision en dehors de son émission ou de sa chaîne. Elle le fera une fois, chez Thierry Ardisson, dans Double Jeu en mars 92, l'expérience avec Laurent Baffie n'est pas concluante, il finit avec un seau à champagne sur la tête. Le fait qu'il ait distribué ses disques à des enfants dans la rue, en exigeant que les parents paye en retour, ne lui pas beaucoup plu, tout comme le sempiternel "Dorothée n'aime pas les enfants !".Une autre critique récurrente concerne les invitations à utiliser le minitel à tout bout de champs qui sont en revanche plus problématiques pour les parents qui se retrouvent avec des factures exorbitantes...

 

A l'automne 92, l'équipe retrouve son cinquième membre, Patrick réintégre l'animation de l'émission, alors qu'un tout nouveau Jeu des Parents rassemble lui aussi toute la famille, les parents sont questionnés et s'ils se trompent les enfants peuvent répondre à leur place. C'est en décembre 1992 qu'à lieu le premier Noël de l'Amitié, opération chère à Dorothée et qui consiste à aider les associations caritatives à recevoir de la part des professionnels du jouet des cadeaux pour les redistribuer aux enfants français défavorisés, un nouveau succès avec plus de 100 000 cadeaux récoltés et redistribués. Trois semaines plus tard, en janvier 93, c'est Des Millions de Copains qui naît. L'émission caritative mettra chaque semaine une association sur le devant de la scène, une des plus grandes fiertés de Dorothée.

 

En 92-93, AB poursuit le développement des dessins animés français et européens, L'Ecole des Champions, Les Misérables, Les Aventures de Carlos en sont des exemples. Parallèlement, sous la houlette de la nouvelle "unité de programmes jeunesse et familiaux Dorothée" les sitcoms français se propagent en satellite avant, dans et après le Club Dorothée : Premiers Baisers donc, Héléne et les garçons depuis mai 92, le Collège des Coeurs Brisés en septembre 92, le Miel et les Abeilles en décembre 92, Les Filles d'à Côté en décembre 93, pour ne citer que les plus célèbres, permettent à AB de devenir le plus gros producteur français de télévision en volume de programmes, avec un chiffre d'affaires passant de 250 millions de francs en 1988 à 1 milliard de francs en 1993. Le groupe signe avec TF1 le renouvellement de leur contrat jeunesse pour 3 nouvelles années, de 1993 à 1996 et un nouveau contrat pour les sitcoms.

 

C'est tout un écosystème qui se crée, les sitcoms sont pour la plupart reliées entre elles par certains personnages et leurs liens familiaux. Les comédiens deviennent chanteurs et se produisent au Club Dorothée et au Jacky Show, les clips et l'autopromotion tournent à plein régime. Et le succès est plus qu'au rendez-vous : près de 4,5 millions de téléspectateurs en moyenne pour Hélène et les garçons dont l'héroïne Hélène Rolles est propulsée super-star en moins de 6 mois. Du coup, les critiques changent un peu leur fusil d'épaule, blâmant désormais la niaiserie des sitcoms et le business AB. Mais la recette fonctionne à plein et les mercredis après-midis au Club Dorothée sont des grands shows, avec tous les chanteurs d'AB et dance du moment. Un show dont le générique donne à voir toute la puissance du groupe AB : un long travelling qui se balade dans tous les décors des séries avant d'arriver sur le plateau gigantesque du Club Dorothée, orchestré comme un prime de divertissement et avec autant de moyens. D'ailleurs entre 1991 et 1994, 5 émissions de prime-time sont commandées à AB par TF1, Le Cadeau de Noël (91), Le Cadeau de la Rentrée (92), le Dorothée Rock' N' Roll Show (93), et deux Dorothée Réveillon Rock'N'Roll Show (93 et 94). Ces comédies musicales sont inspirées des shows des Carpentiers, Dorothée y recevant de nombreuses vedettes françaises et internationales.

 

Mais le succès a un coût et ses revers. Alors qu'Hélène triomphe à Bercy en janvier, 1995 va s'avérer être l'année du début de la longue fin du Club Dorothée et d'AB sur TF1. Signe annonciateur, la case du tôt-matin est récupérée par TF1, qui y installe A tout' Spip. Dominique Poussier, depuis 93, est aux commandes d'une seconde unité jeunesse. C'est elle qui sera chargée de la relève, qui viendra un jour ou l'autre. Mais un événement particulier va précipiter la chute du Club Dorothée. En effet, en coulisses TF1 a bien l'intention de faire comprendre à AB qu'elle ne peut impunément faire fortune grâce à elle et venir jouer sur ses plates-bandes. L'événement déclencheur est le lancement d'ABsat, bouquet de chaînes numériques sur le satellite. Azoulay et Berda, dans leur volonté de diversification, ont l'ambition de devenir eux-mêmes diffuseurs des programmes dont ils ont acquis les droits ou créés au cours des 10 dernières années. Ils se sont d'abord intérressés au câble en 1993 pour devenir éditeur de chaîne, mais n'ont pas été bout du projet qu'ils souhaitaient dévelloper avec TF1. En 95, ils voient le satellite comme l'opportunité rêvée. Dans un premier temps, ils souhaitaient toujours s'allier à TF1 pour ce projet, mais Patrick Le Lay et Claude Berda  n'arrivent à partager que leurs forts caractères respectifs et les désaccords qui en découlent. AB décide donc de partir seul dans cette aventure...

En parallèle, le sort joue des tours au Club Dorothée. Au printemps 95, l'émission rencontre des difficultés d'audiences sur la case du mercredi après-midi et après quelques semaines de remous, TF1 décide de réduire drastiquement l'émission. De 2h30, l'émission passe à... 40 minutes,  comme les autres jours de la semaine. La production et l'animatrice, visiblement touchée, en prennent toutefois leur parti et continue de proposer une émission en direct sur cette tranche plus courte : elle devient le Super Club Dorothée, un show non-stop pendant lequel les vedettes AB chantent en direct tous leurs tubes du moment. Le reste du mercredi après-midi de TF1 est quand à lui occupé par des séries américaines, Dallas notamment, qui réalisent des scores d'audiences bien supérieurs le reste de la semaine dans les mêmes créneaux horaires. C'est la première des sanctions dues à  de mauvais résultats que subit l'émission depuis des années. Couplés au différent industriel qui va se développer avec TF1, petit à petit, les plages horaires du Club Dorothée entre dans une zone turbulente.

 

En effet, le bouquet ABsat est sur la rampe de lancement et la première chaîne AB Channel 1 est lancée en grande pompe en décembre 95, plusieurs mois avant TPS. TPS dont l'un des principaux actionnaires est TF1, allié à France Télévision et M6. L'équation est alors simple pour TF1 : diffuseur ayant acheté des programmes à AB des années durant, il leur a permis de se développer à grande échelle, si bien qu'ils peuvent seuls devenir diffuseurs et donc concurrents. La réaction de la première chaîne privée est logique, tellement logique qu'on peut se demander comment Berda et Azoulay ne l'ont pas un peu anticipée. TF1 n'a aucun intérêt à nourrir un concurrent en lui achetant des programmes. Au contraire. Si Patrick Le Lay n'a jamais aimé être dépendant du fournisseur AB, le voir devenir un concurrent a scéllé le sort de leur collaboration. La chaîne va même commander moins d'heures que ne le prevoit le contrat, en l'amendant chaque année d'un volume inférieur passant en 3 ans, de 800 (en 1993) à 500 heures (en 1996). Un volume de commande qu'elle ne parviendra même pas à honorer et qui entrainera d'âpres négociations des compensations, notamment via la commande de nouvelles séries.

 

£Parallèlement la concurrence a redoublé d'effort.  Télévisator 2, présenté par Cyril Drevet, propose dès le printemps 93, et frontalement au Club, des dessins animés type Zelda et Tiny Toons et surfe sur la vague jeux vidéos avec succès durant sa seule saison d'antenne (93/94), avant que Cyril Drevet ne soit recruté dans l'écurie AB. Sur France 3, les Minikeums eux aussi ont débarqué en mars 93. Les petites marionnettes rencontrent le succès auprès des enfants. Elles rassemblent de 20% à 22% du public sur 93/96 et de 30% à 40% des 4-14 ans ! De son côté le Club Do reste leader sur l'ensemble du public, même en passant de 45% en 92 à 30% en 96, mais perd du terrain sur les 4-14 ans descendant de 60% à 43% sur la même période. En 94-95, France 2 dégaine Maureen Dor le mercredi matin et après-midi dans Chalu Maureen. 22% des téléspectateurs suivent une émission qui semble plus moderne que le Club alors que celui-ci entre tout de même dans sa septième saison, déjà. L'émission lui cède aussi quelques parts de marché mais résiste bien, notamment grâce au phénomène Dragon Ball Z. Maureen Dor jettera finalement l'éponge en décembre 95.

 

Entre septembre et décembre 95, tout semble revenir à la normale pour les horaires du Club Dorothée. Mais les mercredis après-midi à nouveau sont réduits au Super Club Dorothée de 40 minutes début janvier 96, et les dimanches matin disparaissent. L'explication de la chaîne est que les investissements publicitaires dans les émissions jeunesse sont faibles hors périodes de vacances. Puis, les quotidiennes des lundis, mardis, jeudis et vendredis sont purement et simplement supprimées elles aussi à partir de fin mars 96. Le communiqué de TF1 est ambigu. La chaîne confirme que Dorothée, toujours directrice de l'unité jeunesse, bénéficie de la "confiance et de l'affection de la chaîne" et réfléchit "à l'élargissement des programmes de Dorothée à d'autres horaires". L'émission est certes toujours leader sur tous les publics, mais de façon moins brillante qu'avant. Les mercredis matins, avec les Héros dans la Ville, fonctionnent très bien et donnent l'image d'une émission proche de son public pendant que les quotidiennes en après-midi font voyager les téléspectateurs et leur font découvrir les capitales d'Europe.

A la fin de la saison 95/96, l'un des 3 Héros prend son envol, discrètement, vers Miami : Patrick Simpson-Jones quitte définitivement l'émission.

 

 

96-97 : La fin d'une époque

La saison 96-97 démarre sur un léger mieux, l'émission revient tous les après-midis, même le mercredi. Avec un show de deux heures animé par Dorothée, seule. En effet, TF1 exige désormais que Dorothée soit seule aux manettes des émissions et que le reste de l'équipe soit mis de côté ou du moins renouvellé. En octobre, c'est donc au tour d'un autre des piliers de quitter l'animation: Corbier s'en va. Dorothée l'aura conservé à ses côtés longtemps malgré les réticences récurrentes de la chaîne le trouvant, entre autre, trop vieux. La puissance de l'émission aidait l'animatrice à imposer son acolyte. Ce n'est plus le cas.

Les audiences sont un peu moroses, l'émission reste leader mais s'use et la programmation ne semble pas à la hauteur. TF1 demande à AB de mettre en place une programmation attractive pour les jeunes enfants de 4 à 10 ans, un changement éditorial important puisque depuis de nombreuses années la priorité était de rassembler toute la famille, les parents, les ados et les enfants. Mais même le retour des Chevaliers du Zodiaque à 17h, en octobre dans le Cyber Club Dorothée ne fait pas de miracle.

Pire, Dragon Ball Z, l'animé phare, est arrêté début novembre 96, victime de la consensualisation de la chaîne et de la nouvelle signalétique du CSA. En juillet 96 encore, l'association "Les Pieds dans le PAF" interpellait le gendarme de le l'audiovisuel sur la diffusion d'une scène "d'absorption d'un cyborg" qu'elle juge comme "la scène la plus sadique jamais diffusée dans une émission jeunesse". Décidément, DBZ n'est pas digérée par certains adultes. Autre coup dur, même Des Millions de Copains le dimanche est supprimée fin décembre 96. La réduction des cases attribuées au Club Dorothée crée un cercle vicieux. Moins présente, elle est moins puissante, moins puissante, elle génère moins d'audience, déjà entamée par une érosion logique après presque dix ans.

 

Après une année 96 compliquée, le contrat "jeunesse" avec TF1 est tout de même prolongé pour 1997 pour à minima aller au bout de la saison. La relève n'est pas encore tout à fait prête, tant au niveau de la jeunesse que des sitcoms qui participent fortement au quota de création française que TF1 doit remplir chaque année. Mais la chaîne ne fera aucun cadeau au groupe AB, avec des changements de programmation fréquents et un réduction d'heures d'antenne à seulement 280 heures. Le Club Dorothée n'est alors plus qu'une partie de l'offre jeunesse, minoritaire.

 

En janvier 97, le temps d'antenne se réduit donc comme peau de chagrin. Les après-midis ont été supprimés dès les vacances de Noël précédentes, alors même que l'émission est annoncée dans les programmes télé. Le Club n'officie donc plus que deux heures le mercredi matin et une heure le samedi matin très tôt. Sous pression de TF1 qui somme la prodcution de respecter ses clauses d'audience, il diffuse en janvier-février les séries AB dont TF1 a arrêté la diffusion en accès prime-time (Les Filles d'à côté, Les Vacances de l'Amour) avant de revenir à une programmation plus classique (Olive et Tom, Nadia, Sailor Moon...). L'émission souffre d'un problème de positionnement auprès du public. L'arrivée d'un nouveau co-animateur en la personne d'Eric Galliano en novembre 96, en remplacement de Corbier, et la nouvelle coupe de Dorothée apportent de la fraîcheur mais ne semblent pas changer pas grand-chose. L'émission a perdu l'attrait des saisons précédentes. Peu ou plus d'interactivité, et un cruel manque de renouvellement. Plus personne n'a l'air de croire en l'émission.

De fait, les audiences s'en ressentent fortement, alors que l'émission plafonne autour de 28% de pdm sur l'ensemble des téléspectateurs, la concurrence est toujours aussi forte. Les Minikeums et Donkey Kong attirent respectivement 25 et 22% du public chacun. Il faut préciser que leurs émissions commencent beaucoup plus tôt que le Club et durent plus longtemps. Salut les Toons sur TF1 démarre à 7h20 et se termine à 9h30 le mercredi. Le Club Dorothée n'a que les restes. Les enfants se détournent donc de Dorothée, ils sont 67% des 4-14 ans à regarder la concurrence. Elle n'en rassemble plus que 33% et est devancée sur la cible primordiale des femmes de moins de 50 ans, coeur de l'investissement publicitaire pour TF1...

 

C'est en mars 97 que la chaîne annonce officiellement qu'elle ne reconduira plus le contrat qui la lie à AB Productions pour les programmes jeunesse et que le Club Dorothée s'éteindra fin août 97. Mais la production est au courant depuis le mois de janvier déjà. En avril, l'émission commence encore une demi-heure plus tard le mercredi matin. Mais elle a tout de même été diffusée tous les matins pendant les vacances d'hiver et de Pâques qui sont propices aux voyages à nouveau, en Tunisie notamment. L'été, lui, est en demi-teinte, il faut bien le dire. La dernière mission de Sahara envoie l'équipe en Bretagne. Pour l'occasion Corbier réintègre l'émission pour que les Héros du Club Dorothée partent la tête haute. L'avant-dernière émission est enregistrée le mardi 26 août 97 et est diffusée le vendredi suivant, le 29 Août. La direction de TF1 ayant refusé une émission en direct, ce que Dorothée souhaitait afin de dire réellement "au revoir" aux jeunes et moins jeunes téléspectateurs qui l'ont regardé pendant 10 ou 20 ans. Cette émission est l'occasion de voir et revoir les meilleurs moments du programme. Elle se clôture avec toute une équipe émue aux larmes, au son d'Un jour on se retrouvera. Dorothée rend l'antenne à 11h03. On ne la reverra pas de sitôt à la télévision...

 

A noter que la véritable dernière du Club Dorothée est diffusée le lendemain, à 7h20, sans animateurs, avec 3 épisodes de Pas de Pitié pour Les Croissants et un best-of de l'émission de la veille... La présence d'AB Production sur TF1 subsistera avec Pour Être Libre (sitcom des 2Be3) à l'automne 97, puis avec Les Années Fac et Les Années Bleues en 98 et bien sûr Les Vacances de l'Amour jusqu'en 2007.

 

 

Références :

(1) in Il était une fois : Dorothée - TMC - 2010

(2) in La Télé par AB - Planète - 2007

(3) in Le ras le bol des Bébés-Zappeurs, p.45, par Ségolène Royal chez Robert Laffont - Octobre 1989

(4) in Télérama - 2183 - La Fin des Télégobeurs - pages 8 à 18 - Novembre 91

(5) in Jean-Michel Lacroix, Violence et télévision: Autour de l'exemple canadien - Presses Sorbonne Nouvelle - 1997

(6) in Les Années Dorothée - Jacques Pessis - Editions Chroniques - 2009

(7) in Télérama - 2018 - La Télé Piège à Mômes - pages 50 à 57 - Septembre 88

Sources photos : AB, SFC, Dorothée Magazine, Les Années Dorothée (Jacques Pessis - 2008)